
Contrairement à l’idée d’une ville disparue, Constantinople n’est pas morte : elle est le squelette invisible de l’Istanbul moderne. Cet article ne se contente pas de lister des ruines, il fournit les clés d’un archéologue urbain pour lire ce palimpseste fascinant, décrypter la signature des briques byzantines, visualiser le tracé de l’Hippodrome sous l’asphalte et comprendre comment les symboles ont été réutilisés, et non simplement détruits.
L’évocation de Constantinople suffit à convoquer des images de splendeur impériale, de coupoles dorées et de batailles épiques. Pour le passionné d’histoire, arpenter Istanbul à la recherche de ce passé peut pourtant s’avérer frustrant. Les guides touristiques pointent vers les incontournables, Sainte-Sophie et la Citerne Basilique, mais laissent souvent le voyageur sur sa faim, face à une métropole ottomane et moderne qui semble avoir englouti la capitale de l’Empire romain d’Orient. On se contente de répéter qu’il faut « lever les yeux » pour apercevoir quelques traces, sans jamais vraiment savoir quoi chercher.
La plupart des récits opposent de manière simpliste une Constantinople chrétienne et une Istanbul musulmane, comme deux entités successives et distinctes. Mais si la véritable clé n’était pas de chercher une cité perdue, mais de comprendre comment elle survit dans les veines de la ville actuelle ? Si la réponse ne se trouvait pas dans la séparation, mais dans la superposition et la réinterprétation constante des espaces et des matériaux ? C’est l’approche que nous vous proposons : une méthode d’archéologue urbain pour lire la ville comme un palimpseste.
Cet article n’est pas une simple liste de monuments. C’est une invitation à une enquête sur le terrain. Nous allons apprendre à reconnaître la signature matérielle de Byzance, à visualiser la topographie fantôme des grands édifices disparus, et à comprendre la logique de transformation qui a fait d’une église une mosquée, et d’un arc de triomphe une prison. Chaque section vous donnera une clé de lecture pour percer un peu plus le mystère de cette survivance.
Pour mener cette investigation dans la structure même d’Istanbul, ce guide s’articule autour de points d’observation stratégiques. Chaque lieu choisi est une porte d’entrée vers une meilleure compréhension des strates historiques de la ville, vous permettant de passer du statut de touriste à celui d’explorateur urbain.
Sommaire : Enquête sur les traces de l’Empire byzantin à Istanbul
- Citerne Basilique ou Citerne de Théodose : laquelle visiter pour une expérience moins touristique ?
- Saint-Sauveur-in-Chora : pourquoi ses mosaïques sont-elles le sommet de l’art byzantin tardif ?
- Obélisques et Colonne Serpentine : comment visualiser l’immense stade disparu sur la place actuelle ?
- L’erreur de penser que tout ce qui est vieux est ottoman (reconnaître la brique byzantine)
- Où sont passés les morceaux du palais des empereurs byzantins (Musée des Mosaïques) ?
- Pourquoi les mosaïques chrétiennes côtoient-elles les calligraphies islamiques sous la même coupole ?
- Yedikule et la Porte d’Or : pourquoi commencer par la forteresse des Sept Tours ?
- Randonner le long des murailles de Constantinople : est-ce sécurisé pour un touriste solo ?
Citerne Basilique ou Citerne de Théodose : laquelle visiter pour une expérience moins touristique ?
L’exploration de la Constantinople souterraine est une entrée en matière fascinante. L’eau était le sang de la cité, et son système d’approvisionnement, un chef-d’œuvre d’ingénierie. La plupart des visiteurs se pressent à la Citerne Basilique (Yerebatan Sarnıcı), attirés par ses célèbres têtes de Méduse et sa mise en scène spectaculaire. C’est une expérience indéniable, mais qui souffre de sa popularité, avec des files d’attente importantes et un tarif d’entrée désormais fixé à 1000 TL (environ 28 €) pour les touristes étrangers.
Pour une approche plus archéologique et sereine, la Citerne de Théodose (Şerefiye Sarnıcı) représente une alternative de choix. Plus petite, certes, mais plus ancienne d’un siècle, elle offre une expérience plus intime et authentique. Récemment restaurée avec une grande finesse, elle présente une forêt de colonnes en marbre dont les chapiteaux corinthiens sont remarquablement conservés. Son accès est souvent gratuit et elle accueille régulièrement des expositions d’art contemporain et des spectacles de lumière qui dialoguent avec l’architecture byzantine. Elle permet de saisir l’essence d’une citerne impériale sans la foule, d’apprécier le silence et l’écho, et de comprendre la fonction première de ces « palais enfouis ».
Le choix ne doit pas être exclusif. Commencer par la Citerne de Théodose permet de s’imprégner de l’atmosphère et de la structure de ces ouvrages. Poursuivre avec la Citerne Basilique permet ensuite de mesurer la monumentalité du projet de Justinien. C’est une lecture stratigraphique qui révèle deux moments distincts de l’histoire de la ville, deux échelles de pouvoir impérial.
En fin de compte, la Citerne de Théodose est un choix d’érudit, là où la Citerne Basilique est un spectacle. Pour le passionné d’histoire, la première offre une connexion plus pure avec le passé byzantin.
Saint-Sauveur-in-Chora : pourquoi ses mosaïques sont-elles le sommet de l’art byzantin tardif ?
Si Sainte-Sophie représente la puissance impériale de l’âge d’or byzantin, l’église Saint-Sauveur-in-Chora (Kariye Camii) est le testament artistique et spirituel de ses derniers feux. Ses mosaïques et fresques, datant du début du XIVe siècle, incarnent la « Renaissance Paléologue », un dernier sursaut de créativité prodigieux avant la chute de l’empire. Oubliez la majesté figée des mosaïques plus anciennes ; ici, l’art byzantin atteint un degré de naturalisme et d’humanité saisissant.
Les personnages ne sont plus des icônes hiératiques, mais des acteurs d’un drame divin. Leurs visages expriment une gamme d’émotions complexes : la douleur, la tendresse, l’étonnement. Les corps, drapés dans des vêtements aux plis fluides, acquièrent un volume et un dynamisme qui préfigurent la Renaissance italienne. La composition des scènes, notamment dans le narthex et le parekklesion (chapelle funéraire), est narrative et complexe, racontant la vie de la Vierge et du Christ avec une richesse de détails apocryphes inégalée. La palette de couleurs est vibrante, et l’utilisation de tesselles d’or crée un scintillement divin qui ne submerge pas le réalisme des figures.
Le mécène de cette œuvre, Théodore Métochitès, un érudit et homme d’État de premier plan, est lui-même représenté, offrant l’église au Christ. C’est le reflet d’une époque où la piété personnelle et l’intellectualisme se mêlaient intimement. Observer ces mosaïques, c’est comprendre l’état d’esprit d’une élite byzantine cultivée, consciente de la fragilité de son monde mais déterminée à en célébrer la grandeur spirituelle et artistique.

L’image ci-dessus ne peut que suggérer la finesse de l’exécution. Chaque tesselle de verre coloré ou de feuille d’or est placée pour capter la lumière et modeler les formes, créant une impression de vie et de mouvement. C’est cette expressivité émotionnelle qui fait de Chora une expérience si poignante et un sommet de l’art universel.
Malheureusement, après sa récente reconversion en mosquée, l’accès à l’intégralité de ce trésor est devenu plus complexe. Pourtant, chaque fragment visible reste un témoignage puissant de ce que fut l’ultime raffinement de l’art constantinopolitain.
Obélisques et Colonne Serpentine : comment visualiser l’immense stade disparu sur la place actuelle ?
La Place Sultanahmet, cœur touristique d’Istanbul, est un lieu de passage obligé. Pourtant, peu de visiteurs réalisent qu’ils marchent sur le fantôme du plus grand édifice de loisirs de Constantinople : l’Hippodrome. Ce stade colossal n’était pas seulement un lieu de courses de chars, mais le véritable centre de la vie sociale et politique de la cité. Pour l’archéologue urbain, la place actuelle est un livre ouvert dont il faut savoir déchiffrer les indices pour reconstituer mentalement le monument disparu.
La première étape est de prendre conscience des dimensions. Les archives et les fouilles nous apprennent que l’arène mesurait environ 450 mètres de long sur 117 mètres de large et pouvait accueillir jusqu’à 40 000 spectateurs. Les monuments qui subsistent aujourd’hui n’étaient pas des décorations de la place, mais des ornements de la spina, la barrière centrale autour de laquelle tournaient les chars. L’Obélisque de Théodote, l’Obélisque muré et la Colonne Serpentine marquent précisément l’emplacement de cet axe central. En vous positionnant près d’eux, vous êtes au cœur de l’action, là où les factions des Bleus et des Verts s’affrontaient.
La seconde étape est de retrouver les contours. Le virage sud de la piste, la sphendonè, est encore visible. Sa courbe a dicté la forme des rues et des bâtiments construits par-dessus. En marchant vers le sud depuis les obélisques, vous suivez le tracé de la piste et pouvez ressentir physiquement la courbe du virage. C’est un exemple parfait de topographie fantôme, où une structure disparue continue de modeler le paysage urbain des siècles plus tard. Pour compléter cette lecture, il est essentiel de suivre un parcours précis.
Votre feuille de route pour l’exploration de l’Hippodrome :
- Point de contact : Positionnez-vous près de la Fontaine Allemande. Vous êtes sur le tracé de l’ancienne spina, la barrière centrale de la piste.
- Collecte des vestiges : Identifiez les trois monuments alignés sur cette spina : l’Obélisque de Théodose, la Colonne Serpentine (dont les têtes sont au Musée Archéologique) et la Colonne Murée.
- Cohérence du tracé : Marchez environ 300 pas vers le sud en suivant cet axe. Vous atteindrez la sphendonè, le virage en U de la piste, dont la forme est encore perceptible dans la courbe des rues actuelles.
- Mémorabilité des détails : Notez la hauteur de la colonne de Constantin VII (32 mètres) et imaginez-la recouverte de plaques de bronze, scintillant au soleil.
- Plan d’intégration : Complétez votre visite au Musée Archéologique d’Istanbul pour y voir l’une des têtes de serpent en bronze de la colonne, retrouvée lors de fouilles.
Ainsi, l’Hippodrome n’a pas vraiment disparu. Il s’est simplement fondu dans la trame de la ville, attendant que des yeux avertis viennent en retracer les contours et faire revivre, l’espace d’un instant, le fracas des chars et les clameurs de la foule constantinopolitaine.
L’erreur de penser que tout ce qui est vieux est ottoman (reconnaître la brique byzantine)
Dans une ville à l’histoire aussi dense qu’Istanbul, l’œil non averti a vite fait de tout confondre. Une muraille en ruine, un pan de mur ancien, une voûte effondrée… l’étiquette « ottoman » est souvent appliquée par défaut. C’est l’une des plus grandes erreurs du voyageur. Pour l’archéologue urbain, apprendre à distinguer la signature matérielle de chaque époque est la compétence fondamentale. Et la clé la plus accessible est la brique byzantine.
Contrairement aux constructions ottomanes qui privilégient la pierre de taille, l’architecture byzantine a perfectionné l’art de la maçonnerie de briques et de mortier. La technique la plus caractéristique est celle du « cloisonné ». Elle consiste à alterner des rangées de briques plates et larges avec des assises de pierres de taille. Chaque pierre est souvent encadrée individuellement par des briques sur ses quatre côtés, créant un motif réticulé distinctif. Les briques elles-mêmes sont plus fines et plus longues que les briques modernes, d’une couleur allant du rouge-orangé au jaune pâle.
Un autre indice crucial est le mortier. Les joints de mortier byzantins sont exceptionnellement larges, parfois aussi épais que les briques elles-mêmes. Ce mortier, un mélange de chaux, de sable et de poussière de brique pilée (pouzzolane), n’était pas un simple liant mais un élément structurel et esthétique à part entière. Sa couleur claire contraste fortement avec celle des briques, créant des effets visuels et des motifs (chevrons, méandres) qui animent la surface du mur.

Observez attentivement ce mur. La combinaison de la pierre et de la brique, l’épaisseur des joints, la texture… c’est la carte d’identité d’un mur byzantin. Une fois que vous avez appris à reconnaître cette signature, des pans entiers de la ville se révèlent sous un nouveau jour. Une simple ruelle peut dévoiler les vestiges d’une chapelle, la base d’un palais ou un fragment des remparts maritimes, invisibles pour qui ne sait pas lire ce langage de briques et de mortier.
Cette compétence transforme la visite d’Istanbul. Vous ne regardez plus des « vieilles pierres », vous identifiez des époques, vous distinguez des techniques, vous faites parler les murs. Vous êtes devenu un lecteur de la ville.
Où sont passés les morceaux du palais des empereurs byzantins (Musée des Mosaïques) ?
Le Grand Palais de Constantinople. Le nom seul évoque un complexe légendaire, un dédale de salles de réception, d’églises privées, de jardins et de terrasses surplombant la mer de Marmara. C’était le centre du pouvoir impérial pendant près de 800 ans. Aujourd’hui, il n’en reste quasiment rien en surface. Sa destruction n’est pas le fait d’un unique événement cataclysmique, mais d’un long processus d’abandon, de pillage et de réaménagement urbain. L’enquête pour retrouver ses fragments est un véritable jeu de piste archéologique.
Une partie a été démantelée pour construire la Mosquée Bleue et d’autres édifices ottomans, un exemple classique de spolia, le réemploi de matériaux anciens. Une autre partie, notamment le palais du Boucoléon et les remparts maritimes adjacents, a été sacrifiée sur l’autel de la modernité : la construction du chemin de fer en 1871 a sonné le glas de nombreux vestiges en bord de mer. Le reste a simplement été enseveli sous les constructions successives du quartier de Sultanahmet.
Le point de départ de toute investigation est le Musée des Mosaïques du Grand Palais. Ce n’est pas un musée au sens classique, mais une « fenêtre » archéologique. Il a été créé in situ pour préserver une partie d’un sol en mosaïque extraordinairement vif et détaillé, découvert lors de fouilles dans les années 1930. Ces scènes de chasse, de la vie rurale et de créatures mythologiques, d’un réalisme saisissant et totalement profane, appartenaient probablement au péristyle d’une des cours du palais du VIe siècle. Elles offrent un aperçu inestimable de la vie et de l’art à la cour de Justinien.
Depuis ce point central, la traque peut se poursuivre. Le Bazar d’Arasta, juste à côté, est construit directement sur les soubassements du palais. En longeant la voie ferrée le long de la mer, on peut encore apercevoir les ruines mélancoliques du Palais du Boucoléon. Plus loin, près des murailles terrestres, le Palais du Porphyrogénète (Tekfur Sarayı), bien que plus tardif, est le seul exemple de palais résidentiel byzantin encore debout. Enfin, des colonnes et des chapiteaux du Grand Palais ont été réutilisés et sont visibles dans les cours du Palais de Topkapı, voisin direct du site. Retrouver le Grand Palais, c’est assembler les pièces d’un puzzle dispersé à travers la ville et les époques.
La splendeur du Grand Palais n’est plus visible, mais ses échos et ses morceaux subsistent pour qui prend le temps de les chercher, transformant une simple visite en une véritable enquête sur les traces du pouvoir byzantin.
Pourquoi les mosaïques chrétiennes côtoient-elles les calligraphies islamiques sous la même coupole ?
Sainte-Sophie est le symbole ultime du palimpseste stambouliote. Pénétrer sous son immense coupole, c’est être confronté à une question fondamentale : pourquoi le conquérant ottoman, Mehmed II, n’a-t-il pas détruit les symboles de la foi chrétienne qu’il venait de vaincre ? La réponse est une leçon de politique et de symbolisme. La destruction de l’édifice le plus emblématique de la chrétienté aurait été une démonstration de force brute. Sa conservation et sa transformation en mosquée impériale étaient un acte de pouvoir bien plus sophistiqué.
En s’appropriant Sainte-Sophie, Mehmed II ne faisait pas que prendre possession d’un bâtiment ; il s’inscrivait dans la continuité du pouvoir impérial romain, se positionnant comme le successeur légitime des empereurs byzantins. Comme le soulignent les archives historiques d’Istanbul, conserver la structure et la convertir était un symbole de légitimité plus puissant que la table rase. La célèbre citation qui lui est attribuée le confirme :
Pour Mehmed II, conserver la structure de Sainte-Sophie et la transformer en mosquée était un symbole de pouvoir et de légitimité plus fort que sa destruction.
– Archives historiques d’Istanbul, L’histoire d’Istanbul – De Constantinople à Istanbul
Les mosaïques figuratives, incompatibles avec l’aniconisme de l’islam sunnite, ne furent pas systématiquement détruites. Elles furent simplement recouvertes d’un badigeon de chaux ou de plâtre, un acte réversible qui permit leur redécouverte et leur restauration des siècles plus tard, notamment sous la République laïque d’Atatürk qui transforma le lieu en musée en 1935. Cette superposition est aujourd’hui visible : des séraphins byzantins aux visages tantôt découverts, tantôt masqués, veillent aux quatre coins de la coupole, juste en dessous des immenses médaillons de calligraphie islamique portant les noms d’Allah, de Mahomet et des premiers califes.
La reconversion du lieu en mosquée active depuis juillet 2020 a ajouté un nouveau chapitre à cette longue histoire. Les mosaïques sont à nouveau partiellement occultées par des voiles durant les heures de prière. Sainte-Sophie continue d’être ce lieu où les strates idéologiques et religieuses ne s’annulent pas mais se superposent, créant une tension visuelle et spirituelle unique au monde.
Le bâtiment lui-même est la preuve vivante que l’histoire est rarement une affaire de remplacement, mais bien plus souvent une question d’accumulation, de réécriture et de coexistence forcée.
Yedikule et la Porte d’Or : pourquoi commencer par la forteresse des Sept Tours ?
Pour comprendre les murailles de Constantinople, il faut commencer par leur point le plus symbolique : la Porte d’Or (Porta Aurea), aujourd’hui englobée dans la forteresse ottomane de Yedikule (la forteresse des Sept Tours). Commencer son exploration ici, c’est aborder l’histoire de la ville par ses extrêmes : la gloire la plus éclatante et la terreur la plus sombre. Ce lieu est un palimpseste de pierre qui raconte deux histoires radicalement opposées.
Dans sa première vie, la Porte d’Or était un monumental arc de triomphe en marbre, construit par Théodose Ier à la fin du IVe siècle, bien avant les murailles elles-mêmes. C’était l’entrée cérémonielle de la cité, par laquelle les empereurs victorieux revenaient de leurs campagnes militaires, acclamés par la foule. Ornée de statues, dont un quadrige d’éléphants en bronze, elle était le symbole de la puissance et de l’invincibilité de l’Empire romain d’Orient.
Dans sa seconde vie, après la conquête ottomane, Mehmed II intégra l’arc et les deux pylônes de la muraille théodosienne dans une nouvelle forteresse en y ajoutant trois tours supplémentaires, créant ainsi Yedikule. La Porte d’Or fut murée et son rôle s’inversa radicalement. De symbole de gloire, elle devint un lieu de sinistre mémoire : une prison d’État et un lieu d’exécution. De nombreux ambassadeurs étrangers, dignitaires tombés en disgrâce et même des sultans y furent emprisonnés ou assassinés. L’histoire de ce lieu, comme le montre une analyse de sa double fonction, résume la transformation de Constantinople en Istanbul.
| Époque Byzantine | Époque Ottomane |
|---|---|
| Porte d’Or (IVe siècle) | Forteresse de Yedikule (XVe siècle) |
| Arc de Triomphe impérial | Prison d’État |
| Entrée cérémonielle des empereurs victorieux | Lieu d’emprisonnement des ambassadeurs et sultans déchus |
| Symbole de gloire de Constantinople | Symbole de terreur politique ottomane |
Visiter Yedikule, c’est donc plus que visiter une forteresse ; c’est se confronter à la brutalité et à la complexité des transitions historiques, et comprendre comment un même lieu peut incarner à la fois le triomphe et la terreur, la porte du paradis et les geôles de l’enfer.
À retenir
- L’approche de l’archéologue urbain consiste à lire Istanbul comme un palimpseste, en cherchant les superpositions plutôt que les ruptures.
- La reconnaissance de la « signature matérielle » byzantine (technique du cloisonné, joints de mortier larges) est une compétence clé pour identifier les vestiges hors des sentiers battus.
- De nombreux édifices disparus (Hippodrome, Grand Palais) ont laissé une « topographie fantôme » dans le tracé des rues et la structure des quartiers actuels.
Randonner le long des murailles de Constantinople : est-ce sécurisé pour un touriste solo ?
Les murailles terrestres de Théodose II, qui s’étendent sur près de 7 kilomètres de la mer de Marmara à la Corne d’Or, sont sans doute le vestige le plus impressionnant de la Constantinople byzantine. Marcher le long de cette triple ligne de fortification est un pèlerinage pour tout passionné d’histoire. Cependant, la question de la sécurité, notamment pour un voyageur solo, est légitime et mérite une réponse nuancée. L’état de conservation et l’environnement des remparts varient considérablement d’une section à l’autre.
Il est crucial de diviser le parcours en plusieurs zones. La section la plus touristique et restaurée se situe près de la porte de Topkapı (à ne pas confondre avec le palais). Ici, les remparts ont été nettoyés, consolidés, et il est même possible de monter sur certaines portions. Cette zone est très fréquentée en journée et ne présente aucun problème de sécurité particulier. C’est un bon point de départ pour prendre la mesure de l’ouvrage.
En descendant vers les quartiers de Fener et Balat, les murailles s’intègrent davantage à la vie urbaine. Elles sont moins monumentales mais le parcours est intéressant, traversant des quartiers animés et historiques. La prudence de base reste de mise, mais l’activité constante rend la promenade relativement sûre. C’est l’occasion de découvrir les « bostans », ces potagers urbains cultivés au pied des remparts depuis des siècles, offrant un contraste saisissant entre le minéral de la forteresse et le végétal de ces parcelles vivrières.
La section la plus au sud, qui s’étend vers la forteresse de Yedikule, est plus isolée et parfois moins bien entretenue. Certaines zones peuvent être le refuge de populations précaires. Il est déconseillé de s’y aventurer seul(e) tard dans la journée ou dans des passages peu visibles. Pour cette partie, privilégier une marche matinale ou, idéalement, se joindre à un petit groupe ou à une visite guidée est une précaution judicieuse. Une attitude discrète et respectueuse des communautés locales est essentielle sur l’ensemble du parcours.
Avec une bonne préparation, la randonnée le long des murailles de Constantinople devient une expérience inoubliable, un voyage dans le temps qui permet de toucher du doigt la formidable résilience de la cité impériale.